Lendemains de chute

(Interview publiée dans la revue Regards, oct. 2009)

Comment expliquez-vous le choc de 89 ? Quels sont les problèmes auxquels le bloc communiste est confronté (consensus de Washington, endettement des pays de l’Est auprès d’organismes internationaux, fin de la rente pétrolière de l’URSS…) ?

L’automne 1989 marque le début de la décomposition, puis de la chute des régimes communistes en Europe de l’Est, alors qu’il faudra attendre deux ans pour que l’URSS implose. Cela ne peut se comprendre que parce que le « bloc communiste » (il faut entendre le bloc euro-asiatique, le seul qui avait conservé une certaine unité ) était fissuré depuis longtemps. En fait surtout depuis l’écrasement du printemps de Prague, qui a enterré (sauf, dans une certaine mesure, en Hongrie) les tentatives de réforme qui avaient été menées dans les pays satellites de l’URSS.

Mais ces fissures n’étaient pas aussi béantes qu’on l’a dit : les populations dans les pays de l’Est européen n’étaient pas devenues farouchement hostiles au « socialisme réel », mais plutôt résignées, souhaitant malgré tout conserver les avantages du système, et la dissidence, sauf en Pologne, restait marginale. C’est que, contrairement à ce qu’on a dit, ces pays ne se trouvaient pas dans une situation coloniale. Le pouvoir soviétique était certes de type impérial, mais les relations économiques, au sein du CAEM, étaient plutôt équilibrées, au point que les Soviétiques ont pu se plaindre qu’elles leur coûtaient cher : de fait l’Union soviétique exportait surtout de l’énergie à bon marché, et importait beaucoup de produits manufacturiers de ces pays (particulièrement de Tchécoslovaquie et de RDA). Le nationalisme y était alors peu virulent (exception faite des pays baltes) : ce sont les réformateurs dits radicaux qui l’exploiteront et l’exacerberont contre les bureaucraties en place. Dans le cas de l’URSS, contrairement aux thèses sur « L’empire éclaté », les mouvements nationalitaires étaient plus faibles encore. La bureaucratie centrale du P.C.U.S avait fait une large place aux dirigeants issus des républiques périphériques (à commencer par Staline !) et la planification soviétique y avait permis des développements économiques importants, en les extirpant de rapports sociaux pré-capitalistes.

Donc les fissures dans ce « bloc soviétique » constituaient bien des lignes de fracture, mais c’est bien du cœur de ce bloc, qu’est venue, à mon avis, la secousse sismique qui a fini par le faire craquer et tout emporter. Pour ce qui est des pays de l’Est, c’est lorsque Moscou a signifié à leurs partis communistes qu’ils devaient se sortir eux-mêmes de leur crise économique et politique, sans l’aide du Parti frère, qu’ils ont senti le sol se dérober sous leurs pieds. En ce qui concerne les républiques soviétiques périphériques, les choses sont différentes. Il faut rappeler ici que ces républiques étaient devenues largement autonomes. Elles restaient certes partie prenante  du Plan central, mais leurs dirigeants géraient toute une économie seconde, faite de trocs et de services rendus. C’est quand le centre a relâché la pression qu’elles sont devenues irrédentistes, souvent pour sauver leurs frontières menacées et des morceaux de l’économie administrée. 

Dès lors les problèmes liés à l’ouverture (relative) des pays appartenant à la sphère soviétique ne furent pas les mêmes. Il est exact que la fin de la rente pétrolière a pesé sur l’économie de l’Union soviétique. L’envolée des cours du pétrole dans les années 70 avait représenté une manne financière pour celle-ci et un ballon d’oxygène permettant de différer des réformes. Quand ces cours ont dégringolé, cette manne s’est tarie. Les pays de l’Est, eux, ont encaissé sévèrement la crise de la dette, qui étranglera tant de pays en voie de développement : ils s’étaient imprudemment endettés quand les taux d’intérêt étaient bas (suite au déluge de pétrodollars en provenance des pays de l’OPEP), ils se sont trouvés gravement endettés lorsque la Fed américaine a brutalement relevé ses taux. Là encore le ballon d’oxygène s’est transformé en un lourd fardeau. Quant au consensus de Washington dont vous parlez (l’imposition du néo-libéralisme à toute la planète endettée, via le FMI et la Banque mondiale), il ne jouera vraiment son rôle qu’après 1989. Peu nombreux étaient sans doute les ultra-libéraux avant cette date dans les pays du «socialisme réel », la plupart des économistes partisans d’une réforme radicale lorgnant plutôt du côté du compromis social-démocrate. C’est lorsque le système a montré son incapacité à s’auto-réformer que, soit par conversion idéologique, soit par intérêt, une partie des élites dirigeantes a viré de bord, encouragée par de soi-disant experts occidentaux, qui leur disaient que le tout marché allait résoudre par miracle tous les problèmes. En bref la pression idéologique de l’Occident me paraît pour l’essentiel postérieure à la chute du mur.

Je voudrais souligner trois facteurs qui ont considérablement aggravé la crise qui couvait depuis longtemps. La première, bien connue, est la course aux armements, relancée par le projet reaganien de la guerre des étoiles. L’économie soviétique, en panne depuis une dizaine d’années, n’était plus à même de rivaliser sur le plan militaire avec la puissance américaine, et de nombreux responsables se sont dits qu’il était temps de mettre un terme à la guerre froide, à commencer par Gorbatchev, quand il arriva au pouvoir. Le second est l’engagement militaire en Afghanistan, qui devint rapidement le Vietnam de l’Union soviétique (les Etats-Unis armant les rebelles afghans, comme l’Union soviétique avait soutenu l’effort de guerre des  Vietnamiens). Le troisième fut la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, qui apparut comme un concentré des vices de l’économie administrée. Ceci dit, tous ces facteurs ont joué sur une économie malade et sur un pouvoir politique affaibli et divisé. C’est vraiment vers les causes internes qu’il faut se tourner pour comprendre la crise de l’Union soviétique, qui a défait aussi l’imperium soviétique.

En reprenant une perspective plus longue, d’après vous quels sont les ingrédients de cette crise ? L’analysez-vous comme une une fragilité structurelle du bloc communiste ou (juste) une incapacité à se réformer ? Sur quoi les tentatives de réforme des années 50 et 60 en Hongrie…ont-elles buté ? Est-ce dû à un contexte international ou à des insuffisances internes ?

Vaste question, à laquelle je ne pourrai répondre que de manière très synthétique. Le système économique de type soviétique n’était pas si fragile, puisqu’il a tenu un demi-siècle. C’était, comme on l’a souvent dit, une économie de commandement ou encore une économie administrée. On a pu penser qu’elle a été imposée par les circonstances, celle d’un pays ruiné après la guerre civile et l’échec du communisme de guerre. Je crois que cette explication est insuffisante : la NEP avait montré qu’on pouvait faire redémarrer l’économie de ce pays sans le livrer à nouveau à des trusts capitalistes. Mais les dirigeants bolcheviks étaient et se voulaient les continuateurs de l’une des trois grandes traditions du socialisme (à côté d’un socialisme de marché et du coopérativisme) : celle qui voulait abolir les rapports marchands (la « loi de la valeur ») et les remplacer par une planification de la production, de la distribution et finalement des besoins. Tous les débats entre eux ont tourné autour du rythme, et non de l’objectif final, si bien que Staline n’a pas eu trop de mal à l’emporter. Ce qui fait de l’expérience soviétique, et de ses répliques, une expérience unique dans l’histoire.

Cette expérience n’a jamais pleinement réussi : une grande partie de l’économie, et une partie toujours croissante, a échappé aux organismes du Plan. Mais je ne crois pas pour autant que le système soviétique n’était qu’une variante particulière d’une économie marchande et salariale, en arguant du fait qu’elle continuait à utiliser une monnaie et à être régie par des prix, et que l’économie parallèle (avec toutes ses nuances allant de l’économie grise, tolérée, à l’économie occulte, illégale) a toujours été nécessaire à son fonctionnement. Les rapports entre les unités de production étaient régis, pour l’essentiel, par des ordres de transfert, la monnaie ne jouait qu’un rôle passif (la Banque de l’URSS accordant sur ordres des crédits presque gratuits), les prix des biens de consommation étaient également indirectement administrés, tous les profits étaient centralisés pour être ensuite redistribués, les salaires étaient largement définis par des grilles etc. Tout cela formait système, et avait une certaine cohérence, avec ses lois propres (par exemple son mode de régulation « par la pénurie »), comme l’ont montré en Occident certains théoriciens « régulationnistes ».

Mais cela n’empêchait pas des contradictions, ainsi qu’en témoigne à sa manière la variété des interprétations, depuis celle du capitalisme d’Etat jusqu’à la « dictature sur les besoins » en passant par toutes les formes de la dégénérescence bureaucratique. Je crois que toutes ces interprétations ont eu leur part de vérité, mais qu’elles ont laissé échapper une contradiction fondamentale : le système soviétique n’était pas un objet non identifiable avec les catégories classiques du marxisme, mais un mixte d’éléments capitalistes très particuliers(une sorte de monopole unique, ou d’immense holding, avec drainage de la plus-value vers le Parti/Etat, des formes spécifiques de gestion autoritaire des entreprises etc.) et d’éléments communistes (égalitarisme salarial, distribution selon les besoins, etc.). Or ces éléments étaient si fortement opposés, engendraient une telle tension, que le « système » ne pouvait tenir que par la contrainte, contrainte qui supposait in fine un Parti tout puissant, contrôlant l’appareil  d’Etat et l’ensemble de la société.

Ce qui peut étonner dès lors est que le système soviétique ait engendré pendant longtemps un développement économique bien supérieur à celui des pays capitalistes et ait tenu aussi longtemps. En fait l’économie de commandement supposait une population mobilisée, à tous les sens du terme. Mobilisée par le désir de sortir de la misère. Mobilisée par les formidables possibilités d’ascension sociale qu’il offrait (Moshé Lewin a fortement insisté sur cette raison du succès du stalinisme : de simples paysans pouvaient devenir ouvriers, puis ingénieurs en un temps record, puis cadres du Parti, voire même hauts dirigeants). Mobilisée par la guerre féroce que lui a livrée le nazisme. Mobilisée par la fierté nationale que représentait la mutation rapide de l’économie soviétique en deuxième économie mondiale, et par le développement de sa sphère d’influence. A côté de cela, la Terreur stalinienne, l’archipel du Goulag, le régime policier, les entraves à la liberté d’expression et aux autres libertés, la chape de plomb de l’idéologie officielle, les faux-semblants de la démocratie soviétique, sans être ignorés, sont apparus aux yeux du plus grand nombre comme le prix à payer pour atteindre des lendemains meilleurs, d’autant plus que ce prix s’est allégé après la mort de Staline. C’est lorsque la vie quotidienne s’est grandement améliorée (tous les citoyens soviétiques jouissaient, dans les années 60-70, d’un certain confort matériel, en dépit de la pauvreté et de la mauvaise qualité des biens de consommation, et d’incomparables avantages sociaux, y compris la quasi- gratuité d’un certain nombre de biens culturels) que, le changement de génération aidant, l’insatisfaction est devenue grandissante. Si la société s’était démobilisée, ce n’est pas seulement parce qu’elle vivait mieux, c’est aussi parce que le Parti, qui jusque là inspirait un certain respect, s’est déconsidéré par les privilèges, quoique soigneusement cachés, dont jouissait la nomenklatura, et par la montée de la corruption.

Quant aux tentatives de réforme, elles ont toutes échoué jusqu’aux années 80, parce qu’elles ne changeaient rien aux rouages du système, visant seulement à l’assouplir, et rencontraient l’opposition de l’immense bureaucratie du Parti et du Plan.

Dans les années 80 quels types de réponses les réformateurs ont-ils essayé d’adopter (retour au stalinisme classique, recherche d’un équilibre entre la planification et le marché…) ?

Quand Gorbatchev publie son livre Perestroïka, il dresse un tableau très lucide des maux de l’économie soviétique, mais cet écrit, pas plus que ceux de ses conseillers,  ne dessine un canevas précis des réformes à effectuer, et de l’ordre dans lequel les mener. La chose est singulière car un économiste comme Wlodzimierz Brus avait dès 1960 proposé un autre modèle de socialisme (un modèle « d’économie planifiée avec application du mécanisme de marché ») relativement élaboré. Je ne peux expliquer cet état d’impréparation que par la fermeture du débat pendant la période brejnévienne. C’est en partie pour permettre de le  rouvrir que Gorbatchev a lancé la glasnost (« ouverture » ou « transparence »). On sait ce qu’il en est advenu : la critique a débordé le champ économique pour toucher tous les aspects de la vie politique, et la perestroïka a dû être conduite de manière précipitée et incohérente. Que signifiait libéraliser des formes de propriété et même aller jusqu’à l’autogestion (élection des directeurs des entreprises d’Etat) si on ne révolutionnait pas dans la même foulée le système bancaire, les formes de la protection sociale, la fiscalité etc. ? C’était engendrer le chaos. L’exemple de la Chine a montré, a contrario, qu’il fallait commencer non par la glasnost politique mais par une réforme progressive, tâtonnante, expérimentale, du système économique – quoiqu’on puisse penser du tour qu’elle a prise par la suite. Vous évoquez l’exemple de la réforme hongroise (lancée en 1968). Il aurait fallu comprendre pourquoi elle ne fut qu’un demi-succès, malgré le remplacement de la planification impérative par une planification indirecte, à l’aide de « leviers économiques », tels que les taux d’intérêt ou les taux d’imposition différentiels. Les entreprises étaient restées sous tutelle, de sorte que le « marchandage administratif », typique des entreprises soviétiques, s’était déplacé vers un « marchandage autour des régulateurs », preuve qu’on ne peut jouer le jeu de l’autonomie (des entreprises publiques) à moitié. De même il aurait fallu créer un système bancaire public bien différencié, véritablement autonome, indépendant des organismes de planification. Tous problèmes que la Chine mettra beaucoup de temps à résoudre, si tant est qu’elle y soit parvenue. Quoiqu’il en soit, le « laboratoire hongrois » aurait dû inspirer les réformateurs soviétiques bien avant et  bien plus qu’il ne l’a fait.

Qu’est ce qui ressort de la rupture de 89 ? Comment définir ce qui se passe depuis ? Et pourquoi les tenants du libéralisme semblent-ils être les seuls crédibles ?

La fin de l’URSS fut une catastrophe sans précédent pour la Russie. Une catastrophe territoriale : elle fut ramenée 400 ans en arrière. Une catastrophe économique : en dix ans la production industrielle a chuté de près de 60%, bien plus que pendant la seconde Guerre mondiale. Les privatisations ont constitué le plus grand hold up de tous les temps, avec cet objectif à peine caché : fabriquer le plus vite possible une bourgeoisie privée si puissante qu’il serait impossible de revenir en arrière. Une catastrophe sociale : on se souvient des retraités contraints de vendre sur les trottoirs leurs derniers effets pour survivre. Une catastrophe culturelle : l’un des peuples les plus cultivés de la terre (en dehors du domaine politique) sombrant dans l’alcoolisme. Une catastrophe démographique et sanitaire. A l’heure d’aujourd’hui la Russie ne s’est toujours que partiellement relevée. La catastrophe ne fut pas moindre pour la plupart des républiques périphériques. Alors que, les indépendances une fois actées, les liens avec la Russie auraient dû prendre la forme d’un marché commun, le commerce avec elle s’est effondré. Quant à la situation des pays de l’Est, elle s’est également considérablement aggravée, notamment sous le poids du véritable « ajustement structurel » que leur ont imposé les instances européennes pour les intégrer à l’Union. Elle ne s’est redressée que parce qu’elles sont devenues des sortes de colonies de déploiement des capitaux occidentaux, avant que la crise économique récente ne les atteigne plus que les autres pays de l’Union européenne. La réunification allemande s’est faite de la pire des façons, alors que la solution de « Un Etat, deux systèmes » (s’influençant l’un l’autre) – telle que la Chine l’appliquera avec HongKong, et sans doute dans le futur avec Taiwan - était parfaitement possible. Bref la mort du bloc soviétique n’a profité qu’à une nouvelle et mince classe dominante. Il est inutile de souligner ici le coup terrible porté par cette mort à toutes les formes de résistance au capitalisme néo-libéral dans les pays occidentaux : quand vous y parlez alternative, on vous répond invariablement : voulez-vous revenir au système soviétique ?, comme s’il avait incarné la seule forme possible de socialisme. Et les jeunes générations, qui en ignorent à peu près tout, s’en laissent persuader.

Pourtant cette expérience historique, qui a duré tout le « court vingtième siècle » (selon l’expression de l’historien Eric Hobsbawn, à qui l’on doit l’une des meilleures analyses de la « fin du socialisme »), ne doit pas être considérée comme une parenthèse, mais comme une tentative de grande ampleur et d’un immense intérêt, si l’on veut bien tirer les leçons tant de ses succès que de son échec final : oui, le socialisme reposant sur une planification impérative (et nécessairement centralisée) est une impasse, malgré certains aspects positifs. Mais d’autres expériences historiques majeures (la voie hongroise, la voie yougoslave, la voie chinoise ou vietnamienne, les nouveaux socialismes latino-américains) ou plus limitées (certains aspects de l’Etat keynésien, le mouvement coopérativiste) n’ont pas fini de fournir des enseignements et des idées aux hommes de bonne volonté.