La crise pour sortir du capitalisme ? par Tony Andreani

Tony Andreani, Professeur émérite de Sciences Politiques (France).

On ne compte plus, depuis que la crise s’est déchaînée, le nombre d’articles de journaux et de périodiques, de livres, d’émissions, critiquant vertement le capitalisme - désormais appelé par son nom – et venant de la part de journalistes, de philosophes, de sociologues, de psychanalystes, et même d’économistes. On se croirait sur une autre planète idéologique. Mais le discours se poursuit presque toujours ainsi, du moins dans les sphères dirigeantes : certes le capitalisme a dérivé, mais, comme la démocratie, il reste le moins mauvais des systèmes, à l’exclusion de tous les autres (entendez le communisme soviétique) ; certes le capitalisme financiarisé a connu de regrettables excès, mais il reste la réponse incontournable à la mondialisation des échanges, qui, malgré quelques défauts aujourd’hui reconnus, fait et fera la richesse des nations.

Le paradoxe est d’autant plus grand que les gouvernements ont adopté en catastrophe des mesures qui sont allées au-delà de la panoplie keynésienne. Ainsi les nationalisations dans le domaine bancaire, et même dans l’industrie (cf. General Motors), et les plans massifs de relance, avec leur volet de politique industrielle, appartiennent au logiciel classique du socialisme. Pour autant le mot est sévèrement banni du vocabulaire, et ne terrifie pas que les républicains américains. Alors même que l’on redécouvrait les vertus de l’Etat gestionnaire, moins cupide et rapace que les agents privés, on s’empressait de préciser que les nationalisations ne seraient que temporaires, l’Etat n’ayant rien à faire de bon dans l’économie ; de même les plans de relance ne seront qu’un antidote provisoire. Et pourtant les seuls pays qui résistent à la crise sont ceux qui ont maintenu un puissant secteur étatique et ont conservé une forme de planification, mais on évite de le souligner.

Sortir du capitalisme ? Impossible, car il n’y aurait pas d’alternative. Refonder le capitalisme ? Vous n’y pensez pas. Si l’on ose l’expression, ce sera simplement pour en appeler à de nouvelles régulations du même système. Dès lors la grande transformation n’est pas à l’ordre du jour. Ce constat va me conduire à développer mon propos en trois points : 1° quelle est réellement la nature de cette crise, en essayant d’aller à l’essentiel ? 2° Le capitalisme financiarisé (ou néo-libéral, selon le point de vue) peut-il la surmonter et repartir de plus belle ? 3° Est-il vrai qu’il n’y a pas d’alternative ?

I. Qu’est-ce que cette crise ?

Tout le monde l’a dit, c’est la crise la plus grave depuis celle de 1929, dont je rappellerai qu’elle ne s’est terminée que dans les années 50, avec une mutation profonde du capitalisme (qui, selon moi, a dû incorporer des éléments de socialisme). Les signes de reprise mondiale, dont on parle tant aujourd’hui et qui enchantent les marchés financiers, n’empêchent pas que de lourds nuages se profilent à l’horizon, comme on le verra tout à l’heure.

La crise s’est traduite par un emballement du crédit. La fameuse désintermédiation (on allait faire directement appel à l’épargne des ménages sans passer par l’écran bancaire) a abouti à son exact contraire : tous les agents économiques se sont mis à fonctionner à crédit. Les Etats d’abord, pour financer leurs déficits, ont emprunté sur les marchés, pour le plus grand bonheur des rentiers du monde entier. Les entreprises ensuite : les multinationales, pour étendre leur emprise, ne se sont plus contentées de s’autofinancer et ont emprunté à tour de bras, pour des montants vertigineux (notamment pour financer leurs opérations d’acquisition d’entreprises et le rachat de leurs propres actions). Les ménages à leur tour ont été poussés à vivre à crédit, et ce d’autant plus que leurs revenus stagnaient ou régressaient, le cas le plus typique étant celui des ménages américains, dont le taux d’épargne était tombé quasiment à zéro : crédits immobiliers, cartes de crédit, crédits à la consommation sont devenus les mamelles de la consommation. On voyait même les banques vous proposer sans cesse de nouveaux crédits pour rembourser les anciens, et pénaliser les remboursements anticipés. Mieux encore : les acteurs financiers eux-mêmes se sont mis à fonctionner à crédit, autrement dit à travailler avec l’argent des autres. Ce fut le cas des banques d’affaires, des fonds spéculatifs (les hedge funds, qui pouvaient emprunter jusqu’à 100 fois le montant de leurs capitaux propres) et des fonds d’investissement en LBO (ce terme désignant un achat d’entreprises par effet de levier), qui empruntaient jusqu’à 80% des sommes qu’ils consacraient au rachat d’entreprises. Le tout étant favorisé par la politique de bas taux d’intérêt de la Banquecentrale américaine, plus ou moins suivie par les autres banques centrales. Comment une telle inflation du crédit a-t-elle pu se produire ? Elle a supposé un accord tacite des gouvernements, confrontés à la montée des inégalités (les riches dopaient la consommation, mais les pauvres aussi pouvaient consommer, à crédit) et des banques centrales (la BCE par exemple n’a pas réagi face aux bulles immobilières qui gonflaient dans certains pays européens), et l’instauration par le politique de la déréglementation bancaire. Le volume des crédits à l’économie était limité par deux instruments traditionnels : les réserves obligatoires auprès de la Banque centrale et diverses normes imposées aux banques commerciales, dont un coefficient de fonds propres et de ressources permanentes, lequel devait servir à couvrir les crédits longs, forcément plus risqués que les crédits courts. Or le niveau des réserves obligatoires est tombé à un niveau très bas, et, si les autorités de contrôle bancaire ont bien maintenu le ratio de fonds propres, elles ont laissé les banques le contourner de deux façons : en créant des filiales échappant à la réglementation, notamment dans les paradis fiscaux et réglementaires, et en sortant les crédits de leurs bilans grâce au processus de la titrisation. Tout cela a conduit à la multiplication des créances douteuses, devenues souvent indiscernables des autres. Il suffisait dès lors que les derniers maillons de la chaîne des crédits se rompissent (les crédits subprimes n’étant que l’un de ces maillons) pour que l’ensemble de la chaîne cédât, avec les conséquences que l’on connaît.

Mais il y a un second aspect de la déréglementation bancaire, qui a conduit à l’hypertrophie financière : c’est la transformation des grandes banques en de vastes multinationales et en sortes de supermarchés de la finance, puisqu’elles sont devenues à la fois banques commerciales et banques d’affaires - quand elles n’étaient pas seulement des banques d’affaires fonctionnant elles aussi à crédit et échappant à la réglementation (comme ce fut le cas des cinq grandes banques d’affaires états-uniennes) - et se sont lancées dans l’assurance, non seulement l’assurance classique, mais cette forme d’assurance particulière qui porte sur les variations de prix des actifs, et en particulier des actifs financiers, et qui a entraîné l’explosion de ce qu’on appelle les marchés dérivés. Il faut rappeler ici ce phénomène ahurissant : la moitié des transactions interbancaires de la planète concernait non les échanges de marchandises et de services non financiers (seulement 3% des paiements), ni les opérations financières et les opérations de change, mais le négoce de produits dérivés !

A nouveau comment tout cela a-t-il pu se produire, avec l’accord explicite ou tacite des gouvernements[1] ? D’une part, du fait de la montée en puissance des multinationales de l’économie réelle : les grandes banques ont joué le rôle de conseil et d’exécution des opérations de fusions et d’absorptions, rôle qui leur a procuré d’énormes commissions. D’autre part, du fait de l’extension de la mondialisation libre-échangiste : face à la variation continue des changes, devenus flottants, du cours des actions et des obligations, de celui des matières premières, des taux d’intérêt et des indices boursiers, donc face à la multiplication exponentielle des risques, les agents économiques ont voulu se couvrir. Acheteurs ou vendeurs d’actifs (par exemple de matières premières), ils cherchent à se protéger contre les risques d’évolution spontanée de leurs prix par la vente ou l’achat de contrats portant sur ces actifs « sous-jacents » (ainsi dans le cas de contrats à terme de deux mois dits « futures »). C’est alors que des départements spécialisés des banques, ou des fonds qui souvent dépendaient d’elles, leur ont proposé de prendre les risques à leur place en leur rachetant leurs contrats (sans paiement immédiat : ils paieront dans deux mois), et ceci à des fins purement spéculatives, en jouant sur une évolution qu’ils influençaient par leurs paris (d’où par exemple les bulles qui ont affecté tel ou tel marché de matières premières). S’est ainsi créé un marché « secondaire » aussi démesuré par rapport au marché des négociants que le marché des actions peut l’être par rapport à celui des émissions d’actions.

Nous avons vu comment se sont produits le dérèglement du crédit et l’hypertrophie financière. Mais ils n’ont été possibles que parce que les bases du capitalisme ont changé, avec l’essor des transnationales (devenues donneurs d’ordres pour des légions de PME), grandes utilisatrices de crédits et de produits dérivés, et leur financement par les investisseurs institutionnels : fonds de pension, fonds mutuels, compagnies d’assurance, faisant travailler l’argent des retraités et des ménages épargnants (une sorte de « capitalisme populaire ») et eux-mêmes très présents sur le marché des produits dérivés. Ces investisseurs ont exigé des retours sur investissement très élevés (les fameux 15%, pour des rythmes de croissance de l’économie mondiale qui ne dépassaient pas 5%) - lesquels ont entraîné non seulement une désinflation salariale, mais encore un bouleversement total du système industriel et des relations sociales. Une fois versée une rente modeste aux épargnants, cette énorme plus-value a servi a payer les frais de fonctionnement de ces institutions, à commencer par les rémunérations exorbitantes (sous des formes diverses) de leurs dirigeants, et…à alimenter l’imposant prélèvement bancaire dont nous venons de parler, avec ses rendements sur capitaux propres mirifiques[2].

Le socle de la crise, c’est donc bien le capitalisme financiarisé : un capitalisme reposant non sur le crédit, malgré le recours massif à ce dernier, mais sur les marchés financiers (d’actions et d’obligations) étendus à l’ensemble de la planète, dans la mesure où la circulation des capitaux était devenue de plus en plus libre, et opérant à la vitesse de la lumière, vingt quatre heures sur vingt quatre. La place me manque ici pour analyser ces marchés financiers, mais je pourrais montrer que, contrairement aux allégations néo-libérales, ils sont largement incompétents (car reposant sur les jugements d’analystes financiers, ignorant tout du fonctionnement en profondeur des entreprises), générateurs de corruption (les conflits d’intérêt sont omniprésents)[3], structurellement instables (en proie à des mouvements mimétiques), et enfin très coûteux pour l’économie (car la désintermédiation est complètement biaisée).

Au-delà de cette transformation du capitalisme en capitalisme financiarisé, par le biais des investisseurs institutionnels, la crise actuelle renvoie à un mouvement de fond du capitalisme, aggravé par la généralisation de la spéculation : la suraccumulation du capital. C’est ici que l’analyse de Marx est extrêmement éclairante. On fait souvent référence à l’un des facteurs de crise qu’il a mis en évidence : la sous-consommation malgré l’endettement (la baisse des revenus des classes populaires entraînant une chute de la demande – d’où les appels à une relance keynésienne par la consommation), mais ce n’est pas le plus important. Isaac Joshua a montré que, si la demande s’est maintenue pendant les dernières décennies grâce à une chute du taux d’épargne, permettant l’endettement, ce fut surtout le fait des riches, qui se sont mis à surconsommer frénétiquement. Le fait le plus marquant est « une accumulation du capital à un rythme tel qu’elle ne peut maintenir dans la durée le taux de profit escompté par les apporteurs de capitaux (…) Les conditions de la production disent qu’il faut arrêter d’accumuler, mais, tout à son rêve, le capitaliste préfère oublier ce message déprimant »[4]. De fait le taux d’investissement dans l’économie réelle n’a pas ou peu chuté entre 1980 et 2007, mais les profits ne se sont pas maintenus. Vient un moment où l’apport de capitaux s’effondre, et c’est ce qui s’est passé. La crise financière a rappelé brutalement que les 15% de retour sur investissement n’étaient plus possibles, et l’économie réelle s’est mise en panne, alors que les amortisseurs antérieurs (la petite production non capitaliste, le régime fordiste de partage des revenus) ne fonctionnaient plus.

A cette analyse économique il faut ajouter, à mon avis, une crise générale du modèle de société, bien analysée par divers auteurs : un modèle hyperindividualiste,  rompant les liens sociaux traditionnels, y compris ceux du capitalisme « social », exaltant la concurrence et la performance individuelle, faisant de l’enrichissement le seul objectif de la vie, avec son corollaire, la surconsommation. Je suis très convaincu par les analyses de type psychanalytique, insistant sur les aspects régressifs de ces types de comportement : la cupidité propre au stade anal, et plus encore l’avidité, le désir de toute puissance du stade oral, et l’invitation à la jouissance du « tout tout de suite »[5]. Tout cela pèse lourdement, de diverses façons (destruction de l’esprit de coopération, stress au travail etc.) sur la productivité elle-même des salariés, donc sur la source du profit, et accentue la tendance à la suraccumulation. Enfin, la montée des coûts environnementaux, et plus généralement écologiques, met en cause le modèle de croissance lui-même. Nous avons le sentiment que le capitalisme a atteint des limites qu’il ne connaissait pas antérieurement.

Ce qui me conduit à ma deuxième question : peut-il repartir comme avant, après avoir surmonté une crise classique, mais de plus forte amplitude ?

II. Le capitalisme peut-il repartir de plus belle ?

Les investisseurs veulent y croire, dans leur hâte de reprendre leur métier, scrutant tous les signaux positifs (d’où le rebond des Bourses). Les économistes, qui se sont beaucoup trompés, sont plus circonspects. Certes les analystes des institutions de prévision anticipent une reprise de la croissance pour 2010 et 2011, faible pour les pays de la zone euro (inférieure à 2% selon le FMI), un peu plus forte pour les Etats-Unis (entre 2 et 3% pour le même FMI), nettement plus élevée pour les pays émergents. Mais nombre d’économistes ne cachent pas que de graves menaces se profilent à l’horizon.

D’abord une reprise effective suppose que les agents économiques se soient désendettés. Or le désendettement est un processus très long, qui peut prendre plusieurs années. Entre temps les chiffres du chômage vont inexorablement augmenter, dépassant souvent la barre des 10% dans les pays riches. Et qui dit chômage dit impossibilité de rembourser. Les grandes banques sont actuellement en train de se refaire une santé, mais pour des raisons peu durables : elles ont tiré parti du rachat ou de la faillite de nombreuses petites banques, aux Etats-Unis surtout ; elles profitent du différentiel entre les taux auxquels elles empruntent aux banques centrales et les taux auxquels elles prêtent. Mais les défauts de remboursement vont très probablement se multiplier, notamment de la part des fonds qui investissaient à crédit (en LBO). Si l’on ajoute les risques de pertes sur les marchés dérivés, on voit que les banques sont loin d’être tirées d’affaire. Par ailleurs l’embellie actuelle suppose que les banques centrales puissent continuer à inonder le système de liquidités (qui ne sont plus au jour le jour, mais à termes de plus en plus longs).

Or la fragilisation des banques centrales est le deuxième nuage noir à l’horizon. A force d’accepter en caution des créances de plus en plus douteuses (les actifs « toxiques »), leur bilan s’alourdit dangereusement : il leur faudra impérativement revoir leur politique de refinancement.

Les économistes se sont félicités que, à la différence de ce qui s’est passé dans les années qui ont suivi la crise de 1929, la politique monétaire ait été accommodante, avec des taux d’intérêt proches de zéro, et que des quantités énormes de liquidités aient été mises à la disposition des banques, ainsi que des Etats - soit indirectement, en achetant des titres du Trésor sur le marché, soit même directement, en les achetant à l’Etat (comme aux Etats-Unis, en Grande Bretagne et au Japon). Autrement dit les banques centrales ont monétisé les dettes publiques et privées. Alors qu’une des causes de la crise fut, comme on l’a vu, l’inflation du crédit, voilà qu’on soigne le mal  par le mal. Comme par ailleurs les banques sont encouragées par les gouvernements à rouvrir largement le robinet du crédit, on s’achemine vers une inflation de certains actifs, comme l’immobilier ou les métaux, les actions, les obligations d’entreprises, donc vers de nouvelles bulles.

Les économistes se sont félicités aussi de l’adoption de politiques budgétaires massives pour éviter à l’économie de s’enliser. Mais on voit bien aussi qu’elles comportent des limites : les déficits publics sont très élevés (le déficit des Etats-Unis a dépassé les 11% du PIB, celui de la zone euro les 6%), et les dettes publiques suivent. Au bout du compte c’est la crédibilité des Etats qui est menacée, et il leur faudra payer de plus en cher pour emprunter auprès des marchés. Le processus faisant boule de neige - l’envolée des taux d’intérêt sur les emprunts publics gagnant par contagion ceux des emprunts privés - et le renchérissement excessif du crédit finissant par toucher tous les actifs, c’est la confiance générale dans la monnaie qui pourrait se trouver ébranlée, d’où un risque, lointain certes, mais réel, d’hyperinflation généralisée, qui serait une énorme bombe à retardement.

L’explication de la crise par la sous-consommation a de fortes chances de retrouver une pertinence. La perte de pouvoir d’achat par les ménages modestes et moyens, touchés par le chômage, ne sera plus compensée par la surconsommation des plus riches. Car, tout de même, ceux-ci ont perdu une bonne partie de leur richesse qui, pour être largement fictive (reposant sur la valeur de leurs titres), ne les encourageait pas moins à consommer frénétiquement[6].

Au total la reprise pourrait bien tourner court, quand les économies sortiront, bon gré mal gré,  de leur perfusion sous fonds publics et du dopage par le laxisme monétaire. Tout ceci sans parler des effets des déséquilibres entre les monnaies - dont les spéculateurs essaient en ce moment de tirer profit.

Mais le plus grave est que l’emballement du crédit et l’hypertrophie de la sphère financière ne seront pas endigués par les mesures de « régulation » prônées lors des sommets du G20, en vue de prévenir les crises systémiques, pour la bonne raison qu’elles ne s’attaquent pas aux pièces maîtresses du système financier mondial. Au reste on sait que les recommandations n’ont guère été suivies par les gouvernements, soucieux de préserver leur propre finance au détriment de celle des autres.

Je ne peux  analyser ici les mesures envisagées ici ou là, que les lobbies de la finance tentent de réduire au minimum et que celle-ci s’ingéniera à contourner. Qu’il s’agisse de la régulation bancaire et de la finance fantôme (celle des fonds spéculatifs en  particulier) afin de limiter les effets de levier, de la titrisation, des ventes à découvert, des paradis fiscaux et réglementaires, des normes comptables, ou des agences de notation[7], on en est toujours à discuter des demi-mesures ou on n’a rien fait du tout. Rien non plus, pour le moment, pour endiguer sérieusement l’explosion des marchés dérivés !

On voit déjà que la finance s’apprête à recommencer comme avant : les rémunérations des financiers à Wall Street et à la City s’envolent à nouveau, les grandes banques s’empressent de rembourser les aides de l’Etat pour être libres de les fixer comme elles veulent, la titrisation reprend son cours etc.

Si tout continue de la sorte, non seulement la reprise sera de courte durée (surtout si les pays émergents en viennent à freiner leur croissance pour endiguer l’inflation) et la rechute risque d’être encore plus sévère, parce que les mêmes causes produiront les mêmes effets.

III. Est-il vrai qu’il n’y pas d’alternative ?

C’est tout simplement faux. Il existe déjà de très nombreuses propositions d’ordre alternatif. Mais elles posent plusieurs problèmes. Le premier est celui de leur mise en cohérence : même si elles n’impliquent pas un changement complet de système, elles doivent ne pas entrer en contradiction les unes avec les autres. Le second est celui de leur caractère réaliste : il s’agit d’élaborer des propositions pour demain, non pour un après-demain largement imprévisible. Le troisième est celui de leur hiérarchisation : certaines touchent aux fondements, d’autres à des aspects seconds ou dérivés. J’ajoute que cela ne signifie pas qu’il faille nécessairement mettre tout l’effort sur les structures de base. En fait il faut attaquer la transformation de tous les côtés à la fois, mais en gardant à l’esprit que des propositions trop circonscrites ont peu de chances de se réaliser ou seront trop facilement subverties.

Dans le cadre de cet exposé, je vais me concentrer sur quelques aspects fondamentaux, dans le domaine économique et social, surtout parce que ce sont ceux sur lesquels j’ai le plus travaillé. Je ne ferai qu’en mentionner d’autres, de manière bien sûr non exhaustive.

Je suis, on le verra, un défenseur d’un socialisme de marché (un marché contrôlé), mais un tel socialisme comportera encore un secteur capitaliste. Par ailleurs je ne vois pas la possibilité de renverser, à horizon prévisible, un système qui s’est enraciné depuis des siècles et qui s’est mondialisé. Par conséquent nous devons penser à une véritable refonte de ce système, en même temps que nous ouvrons des perspectives vers un autre système. Comme j’ai coutume de le dire, il nous faut marcher sur les deux jambes, ce qui évite de tomber dans le sempiternel dilemme réforme/révolution.

Que faut-il changer de fondamental dans le capitalisme ? On ne reviendra pas au capitalisme de papa, on n’inversera pas le grand mouvement de la concentration du capital qui a abouti à sa transnationalisation, même si on peut (j’y reviendrai) relocaliser une partie de l’économie. Pour sortir du capitalisme axé sur la Bourse, sur l’émiettement du capital et la valse des actions (elles changeaient de mains tous les 6 mois en moyenne), sur le court-termisme et sur la dictature de la « valeur pour l’actionnaire », il faut d’abord rétablir une stabilité de l’actionnariat. Divers moyens juridiques et fiscaux ont été proposés[8], qui peuvent même être mis en œuvre à l’échelle nationale, notamment : réserver aux actionnaires « de référence », qui s’engagent à rester un certain temps dans l’entreprise, l’exclusivité des droits de vote, leur accorder un traitement fiscal privilégié, taxer lourdement les plus-values lors de la revente des actions. J’ajouterais que l’entrée de l’Etat dans le capital favoriserait cette stabilité de l’actionnariat (en revanche l’actionnariat salarié ne peut être qu’un marché de dupes). Un tel ensemble de mesures aurait pour effet non de supprimer la Bourse des actions, mais de l’asphyxier[9]. Ensuite, pour empêcher ces actionnaires de continuer à exiger leurs 15% au détriment des autres parties prenantes et de l’intérêt à long terme de l’entreprise, qui ne doit plus être considérée comme une marchandise cessible à volonté, on peut renforcer les pouvoirs des comités d’entreprise, et mieux encore assurer une présence effective de représentants des salariés dans les conseils d’administration, ces derniers se prononçant aussi sur la rémunération des dirigeants.

En deuxième lieu les grandes banques doivent être, au moins partiellement[10], nationalisées – et ceci va dans l’intérêt même des entrepreneurs capitalistes. On sait que l’affaire a fait débat. Mais la plupart des économistes qui se sont prononcés pour cette nationalisation, l’ont fait dans l’idée de nettoyer l’appareil bancaire. Les dirigeants occidentaux ont été conduits à des prises de participation, plus ou moins importantes, dans le capital d’un certain nombre de grandes banques en difficulté ou au bord de la faillite  (ils leur auraient fourni plus de 400 milliards de dollars en capital), mais ils ont ensuite le plus souvent les banques racheter ces participations, dès que leur situation s’était redressée. L’affaire semble donc entendue. Pourtant la nationalisation des grandes banques est indispensable, parce que, avec leur pouvoir de « créer » de la monnaie et de fournir des avances aux entreprises et aux ménages, elles jouent un rôle central dans les économies de marché, un véritable rôle de service public.

Mais nationaliser, en soi, ne suffit pas : c’est tout le fonctionnement du système bancaire public qu’il faut changer, surtout quand on doit mobiliser des capitaux aussi colossaux, qui ne pourront servir à d’autres emplois. Premièrement il faut que tous les risques longs soient largement couverts par un financement sur fonds propres (ou assimilés). Deuxièmement il faut, pour le moins, que les activités de banque d’affaires soient séparées des activités de banque commerciale, et soumises à de sévères ratios de « déleviarisation »[11]. Troisièmement toutes les activités proprement spéculatives sur les marchés dérivés doivent leur être interdites, ou, pour le moins, être strictement encadrées (cf. plus loin).

Mais les banques publiques ne doivent pas être non plus sous la coupe de gouvernements nommant à leur gré les dirigeants et leur imposant des tâches qui les mettraient en difficulté. On nous ressasse, en France, les mauvais exemples du Crédit Lyonnais et du Comptoir national d’escompte en pensant ainsi discréditer les nationalisations. L’argument est un peu court, mais il ne manque pas de fondement : il faut en effet éviter le conflit d’intérêt entre celui de la banque et celui de l’Etat, en lui laissant une véritable autonomie de gestion, sous la conduite de conseils d’administration où les salariés soient, comme pour tous les autres services publics selon moi, en quasi parité avec les représentants d’une instance gouvernementale, le tout sous le contrôle du Parlement.

Le rôle des banques centrales doit être modifié : elles doivent se plier aux objectifs politiques des gouvernements (eux-mêmes sous le contrôle de commissions parlementaires). L’indépendance des banques centrales n’avait de sens que dans le cadre d’une théorie qui ne leur attribuait d’autre rôle que celui de gérer la quantité de monnaie dans l’économie en veillant à la maîtrise de l’inflation. Et elle en a fait de véritables Etats dans l’Etat. On a vu ce que cela a donné, et on a vu que, bon gré mal gré, les banquiers centraux ont dû, sous l’effet de la crise, sortir de ce rôle. Mais soumettre les banques centrales au pouvoir politique ne signifie pas qu’elles n’auront aucune autonomie : les objectifs une fois définis, ce sera à elles de choisir les moyens pour y parvenir, ou au moins de les négocier avec lui. C’est dans ces conditions que les Etats pourront retrouver une certaine maîtrise de leur politique monétaire.

Voici donc trois réformes fondamentales, susceptibles d’enrayer, directement ou indirectement, les emballements du crédit et de réduire l’hypertrophie financière. La nationalisation des grandes banques et la transformation du statut et du rôle des banques centrales sont des réformes qui valent aussi bien pour le capitalisme que pour le socialisme de marché. Mais à ce stade des questions se posent sur la faisabilité politique de ces réformes dans le cadre européen. La stabilisation du capitalisme et les nationalisations sont des réformes structurelles qui peuvent être prises à l’échelle nationale, même en l’état actuel des traités européens, qui ne les interdisent pas expressément, même s’ils y mettent des obstacles. En revanche la réforme de la BCE est contraire aux traités (et absolument rejetée par l’Allemagne). Mais ce n’est pas la seule pierre d’achoppement : les banques nationalisées risquent fort de se trouver désavantagées face à la concurrence des banques des pays qui ne voudront pas imposer les mêmes contraintes (je pense en particulier aux banques de la City), lesquelles continueront à faire leur beurre avec les crédits risqués et les opérations spéculatives. C’est là tout le problème de la construction européenne, et je n’y vois pas d’autres solutions que soit de laisser des banques privées faiblement régulées faire ce qu’elles veulent comme ailleurs, avec toutes les dérives dont on a vu les conséquences, soit de faire exploser d’une manière ou d’une autre le cadre européen tel qu’il existe aujourd’hui, avec l’objectif de reconstruire, à terme, une Europe économique et sociale dotée de règles unifiées, pour les banques publiques comme privées. Une Europe imposant aussi des règles comparables aux banques étrangères intervenant dans son espace.

On a proposé nombre d’autres réformes susceptibles de « moraliser » le capitalisme ou de rétablir un peu de justice sociale. Elles ne peuvent relever que du législateur, car le capitalisme, fondé sur l’inégalité face à la possession des moyens de production, n’est pas seulement amoral, comme certains l’ont soutenu, mais proprement immoral, même si individuellement certains capitalistes, proches de leurs salariés, peuvent être soucieux de leur sort. Il serait ainsi parfaitement possible de fixer un salaire (tous avantages compris) maximum, tout comme on a pu fixer un salaire minimum : on a parlé ainsi d’une échelle de 1 à 20, et non plus de 1 à 40, comme c’était le cas à l’époque dite fordiste, ou de 1 à 400, comme dans le capitalisme néo-libéral. A quoi, bien sûr, on objecte la fuite des talents exceptionnels vers d’autres cieux. Mais c’est là du baratin. Le talent des grands patrons n’est de toute façon rien sans leurs équipes, et, même à notre époque du capitalisme mondialisé, le marché du travail des dirigeants reste étonnamment local. Une autre réforme consisterait à rétablir de forts droits d’héritage. Certes, mais je crois que, au-delà de certains seuils, les résistances seraient très fortes (tout comme pour des taux marginaux très élevés s’agissant de l’impôt sur le revenu). C’est bien au niveau des revenus primaires qu’il faut agir pour combattre l’inégalité des revenus, et celle des patrimoines. Cependant je pense que toutes ces mesures, aussi bien intentionnées soient-elles, sont trop antagoniques avec l’esprit du capitalisme pour être menées bien loin. C’est une raison de plus pour rouvrir la perspective du socialisme.

De ce que pourrait être un « socialisme du XXI° siècle », je me contenterai de dessiner quelques grands traits[12], renvoyant à ce que d’autres et moi-même avons pu écrire sur le sujet, longtemps dans l’indifférence générale et aujourd’hui encore, malgré la crise, dans un climat de grand scepticisme.

Ce socialisme comportera un premier secteur, celui des services publics, dont le propre est de procurer des biens sociaux, à la différence des biens privés : des biens sociaux parce qu’ils fournissent d’une part une assise à la citoyenneté (une citoyenneté au sens large, à la fois politique, sociale et économique) et d’autre part des « biens de civilisation », qui font société (et dont le périmètre et la nature peuvent varier selon les choix de chaque nation). Il y aura des services publics à caractère purement administratif, et d’autres à caractère industriel et commercial, car leurs services seront payants. Je me suis surtout attaché à définir le statut et le mode de gestion de ces derniers, car ce sont ceux qui ont été le plus dénaturés par le capitalisme néo-libéral (ouverture à la concurrence et privatisation). Il ne s’agira pas de revenir sur nos services publics tels qu’ils existaient pendant la période keynésienne, et qui représentaient néanmoins des éléments de socialisme, mais de les organiser autrement. Ne pouvant entrer dans le détail, je me contenterai de souligner deux points : une cogestion avec les représentants des salariés et la saisine obligatoire des commissions d’usagers, une rentabilité seulement économique (comportant le paiement d’une taxe sur le capital). Naturellement ces établissements, qui relèvent de la responsabilité de l’Etat, et dont les missions doivent être définies par le Parlement, seront des établissement publics, mais ils resteront autonomes, avec des dirigeants élus par le conseil d’administration, de manière à éviter tout conflit d’intérêts entre celui du gouvernement et celui de l’établissement lui-même. Les grandes banques publiques, comme je le disais précédemment, relèveront de ce statut. Le monopole sera préservé chaque fois qu’il s’impose pour des raisons technologiques, sinon la concurrence sera autorisée, mais seulement entre des établissements publics. Tout ceci étant à l’opposé ce qui se fait dans l’Union européenne, il faudra, d’une manière ou d’une autre, l’imposer. A défaut de pouvoir interdire l’entrée et la concurrence d’entreprises privées d’autres pays sur le territoire national, on soutiendra le droit de l’Etat d’aider, d’une manière ou d’une autre, ses établissements publics (par exemple en garantissant leurs emprunts) et on reconnaîtra aux autres pays, pour parer à l’objection d’une concurrence déloyale sur leur territoire du fait de ces aides, le droit d’en faire autant. On pourra aussi leur proposer des partenariats et la constitution de co-entreprises.

Un deuxième secteur de notre économie socialiste, s’agissant cette fois non de biens sociaux, mais de biens privés, pourra aussi, de façon transitoire, être constitué d’entreprises publiques de droit commun, souvent semi-publiques pour des raisons de financement, avec dans ce cas une gestion tripartite, où les représentants des salariés auront le tiers des voix. Tout cela rappelle bien sûr les nationalisations de l’après-guerre et de 1981, et il faut en finir avec le procès qui leur a été fait : elles n’ont pas fait plus mal, loin de là, que les entreprises privées qui leur ont succédé. Mais elles peuvent faire beaucoup mieux, avec de nouvelles règles. Ici encore il faut lever la seule critique qui valait : leur gestion discrétionnaire par le Ministère de l’économie ou de l’industrie. Ces entreprises doivent être totalement autonomes par rapport au pouvoir politique. Si l’Etat est directement propriétaire ou actionnaire, il déléguera ses pouvoirs à une agence publique spécialisée[13]. C’est un problème que les dirigeants chinois ont eu le plus grand mal à régler, mais ils semblent y être en partie parvenus, et aujourd’hui les grandes entreprises publiques chinoises sont parmi les plus efficientes au monde – bien qu’elles soient fort peu démocratiques. Ainsi transformées, ces entreprises publiques ou semi-publiques seraient bien supérieures aux transnationales capitalistes pour trois raisons : une gestion démocratisée, axée sur le long terme, la poursuite d’une rentabilité financière bien plus modérée, un plus grand civisme, notamment en matière fiscale. Mais le problème de leur financement reste ardu, du fait de leur taille. C’est pourquoi j’ai fait la proposition suivante : l’apport en capital serait opéré non directement par l’Etat, mais par des fonds publics d’investissement, faisant appel à l’épargne des ménages. Ces fonds seraient uniquement dédiés à la gestion des entreprises publiques (ou semi-publiques), et pourraient s’échanger leurs actions seulement entre eux, hors Bourse, sur un marché de gré à gré. Toutes ces propositions répondent à un souci de réalisme : cette voie est plus proche d’un capitalisme d’Etat que du socialisme, mais elle est la mieux balisée.

Pour aller beaucoup plus loin dans la voie de la démocratie économique, je pense qu’il faudrait aller dans une autre direction, s’agissant toujours de la production de biens privés : celle d’entreprises socialisées, des sortes de coopératives ayant résolu leur problème de financement par le recours au crédit fourni par des banques elles-mêmes socialisées (autogérées, à la différence de nos actuelles coopératives de crédit), qui leur fourniraient des quasi-fonds propres, le tout sous le contrôle d’un Fonds d’investissement (ces banques seraient distinctes des banques publiques, mais soumises à des règles comparables). Ce secteur socialisé fonctionnerait hors marchés financiers et se doterait d’une organisation en réseau, grâce à des réseaux socialisés d’information. Je me suis inspiré ici d’expériences historiques particulières, mais riches d’enseignement, telles que le grand groupe coopératif Mondragon ou certains districts industriels italiens. On trouvera le détail dans mon livre.  Sans aucun doute cette voie est difficile, et d’autant plus que nombre de ces entreprises socialisées seraient transnationales. Elle réclame de l’invention historique, mais c’est bien de cela que nous avons besoin.

Voilà pour les structures de base d’un socialisme du XXI° siècle, qui, je l’ai dit, comportera aussi non seulement une petite production individuelle, mais également un secteur capitaliste, qui restera longtemps large et puissant, mais qui ne sera plus dominant. Mais nous sommes toujours dans une économie de marché. Aussi faudra-t-il que ce marché soit à la fois orienté et contrôlé.

Le nouveau socialisme se caractérise par le retour de la planification, non plus sous la forme impérative (et donc forcément centralisée) du système soviétique, mais sous la forme d’une planification « programmatique » (dans le cas des services publics) ou incitative (dans les autres cas), telle que celle dont nous avons connu une esquisse dans la France des Trente glorieuses et dans les économies asiatiques de marché et proche de celle mise en œuvre aujourd’hui par le pouvoir chinois. Une planification s’appuyant à fond sur des leviers tels que les taux d’intérêt bonifiés, la fiscalité différentielle, les commandes publiques, et, dans certains cas, les subventions. Pourquoi la planification ? D’abord parce que c’est elle qui donne un sens à la politique démocratique (il faudra notamment rétablir la loi de Plan). Ensuite parce que elle seule peut rendre une cohérence à la multitude désordonnée des choix privés, tant des entreprises que des ménages. On le voit bien aujourd’hui avec les plans de relance : sans ces plans l’effondrement économique était inévitable, sans ces plans on ne peut réorienter l’économie (par exemple aller résolument vers la production de voitures électriques). On le verrait encore mieux avec la grande question du changement climatique : l’économie livrée aux intérêts particuliers est incapable d’y faire face, et le marché des droits à polluer n’est certainement pas la solution. Il faut utiliser toute la gamme des leviers publics pour répondre au défi. Et, plus généralement, pour favoriser les secteurs ou les biens dont la croissance est souhaitable, et décourager ou pénaliser ceux qui devraient décroître.

Planifier l’économie est cependant difficile tant que les marchés ne sont pas contrôlés. Or les marchés se sont mondialisés sous la pression des transnationales capitalistes et en vertu du dogme libre-échangiste. C’est là que l’on retrouve des idées et des propositions émises par un certain nombre d’économistes. Je ne citerai que celles qui me semblent les plus importantes. En ce qui concerne le commerce mondial des marchandises, il faudrait intégrer aux règles de l’OMC des normes sociales (à commencer par celles de l’OIT) et environnementales (édictées par une organisation internationale à créer), de manière à empêcher le dumping généralisé qui les tire vers le bas. Comme, évidemment, les pays sous-développés, et surtout les pays émergents tirent avantage de la faiblesse de leurs normes – et on le comprend -, un tel changement dans les règles du libre-échange se heurtera à leur opposition. D’où l’idée que chaque pays, s’il doit pouvoir se protéger, doit aussi leur offrir des compensations. Il ne s’agit plus alors de revenir à un protectionnisme égoïste, qui en fait n’a jamais disparu et qui tend à se renforcer hypocritement sous l’effet de la crise[14], mais de promouvoir un protectionnisme « altruiste », en reversant le produit des taxes prélevées sur les marchandises produites dans les pays en voie de développement dans les mêmes conditions de productivité (souvent par les transnationales capitalistes) à ces pays pour qu’ils puissent, selon un calendrier négocié, élever progressivement leurs normes. En ce qui concerne la circulation internationale des capitaux, au moins des capitaux spéculatifs (par opposition aux investissements « directs », plus stables), il faudrait lui appliquer une taxe suffisante pour la ralentir et secondairement renforcer le budget des Etats. Mais il faudrait aller plus loin : un nouvel accord international devrait remplacer ceux de l’OMC pour ce qui concerne les services financiers, et il devrait s’inspirer de la Charte de la Havane, qui stipulait que les balances des capitaux et des paiements devraient être équilibrées (car, la somme des échanges mondiaux étant donnée, tout excédent d’un pays signifie un déficit pour les autres). Encore une fois il s’agirait d’un protectionnisme non offensif, mais coopératif. Tout cela suppose aussi une transformation radicale du système monétaire international, avec la disparition du rôle du dollar comme monnaie de réserve internationale. Enfin l’ONU (et non le G8, ni même le G20) devrait élaborer de nouvelles règles concernant le fonctionnement des institutions financières, pour éviter la concurrence déloyale non seulement des paradis fiscaux et réglementaires, mais de tous les pays entre eux. Le problème est que toutes ces réformes fondamentales n’ont quasiment aucune chance d’aboutir : la crise a montré que, malgré les belles intentions coopératives affichées lors des derniers G20, c’est le « chacun pour soi » qui a prévalu. Et si accord il y a, il sera a minima.

C’est pourquoi je pense qu’il faut prendre le problème autrement : non pas commencer par les réformes du marché, mais par les réformes des structures de base (celles des organisations productives). Et non pas commencer par la périphérie mondiale du système marchand, mais par son centre, celui sur lequel les autorités politiques nationales ont encore prise. Je reprends quelques exemples. La Banque centrale nationale devrait appliquer à tous les établissements bancaires (donc aussi aux banques d’affaires) et aux établissements non bancaires (fonds spéculatifs, fonds d’investissement) de sévères critères prudentiels, et ce seraient des conditions pour qu’ils puissent intervenir sur les marchés. Il faudra également réglementer les  marchés dérivés, notamment les marchés à terme et les marchés d’options, dont l’utilité demeurera tant que les monnaies et les prix (y compris celui des actifs financiers) seront instables. Ce qui certainement contribuerait à les dégonfler[15]. Dans un autre ordre d’idées il faudrait prendre des mesures pour relocaliser une partie de l’économie : on a ainsi proposé de taxer le transport par camions supérieur à 100 km ou le tourisme de long cours, et de subventionner la production agricole en vue du marché intérieur et non les exportations. Mais nombre de ces mesures de contrôle des marchés ne peuvent être efficaces que si l’on instaure un contrôle des changes, la Chine et le Venezuela l’ont bien compris. Il faut certainement penser global, mais il faut d’abord agir au niveau local, celui de chaque pays (en ce qui concerne l’Union européenne, cela ne pourrait se faire, faute d’entente, qu’en faisant sauter un certain nombre de verrous européens[16]).

Quelle conclusion ? Les propositions alternatives ne manquent pas, on l’a vu. Et pourtant le plus probable est que le capitalisme va reprendre son cours erratique, et nous mener vers une nouvelle crise, doublée d’un krach écologique, à laquelle des Etats trop lourdement endettés ne pourront plus faire face. Certes les changements géostratégiques qui vont se produire (notamment le basculement du centre de gravité de l’économie mondiale vers l’Asie) peuvent considérablement modifier la donne, mais une crise dans les pays riches touchera non seulement leurs habitants, mais le reste de la planète. Alors pourquoi la critique du capitalisme, aujourd’hui si répandue, n’est-elle pas prête à accoucher d’un grand New Deal ? La première responsabilité est celle des hommes politiques : complètement dépassés par les innovations du capitalisme financiarisé et de la finance, n’y comprenant souvent goutte, ils se sont laissés aller à la politique du chien crevé au fil de l’eau et mis dans l’impossibilité de reprendre la main qu’ils avaient abandonnée aux spécialistes de la « gouvernance », technocrates des institutions publiques et des organismes privés. La seconde responsabilité est celle des citoyens : eux aussi sont dépassés par les évènements, et, quelle que soit leur indignation ou leur colère, ne savent comment se mobiliser et agir. Mais c’est là le résultat de trente ans d’individualisme libéral, de décervelage et de manipulation de l’opinion. C’est ici toute la faillite de la démocratie dite libérale qu’il faudrait mettre en cause, mais c’est une autre histoire.

[1] Rappelons que les Etats occidentaux se sont dessaisis de leur rôle de régulateur pour le confier aux banques centrales, devenues indépendantes, et à d’autres régulateurs eux aussi censés indépendants, et dont, en fait, les membres étaient issus du milieu de la finance. Ils ont, de la même façon, abandonné la définition des normes comptables à des organismes privés. Les nouvelles normes comptables, évaluant les actifs non à leur valeur historique, mais à leur valeur de marché, ont joué un grand rôle dans le déchaînement de la crise : quand la valeur de marché s’est effondrée, les agents ont subi des pertes sèches.

[2] De l’ordre de 25% pour la banque de détail, et de 50% pour la banque de marché !

[3] Comme le dit très bien Paul Jorion, « le capitalisme actuel n’est pas moralisable, car il offre une telle prime à la fraude que son fonctionnement normal est celui où tout le monde triche partout où l’occasion lui en est donnée, du délit d’initié à la comptabilité ‘créative’ en passant par l’antidatage des stock-options. Le fonctionnement des salles de marché repose sur le délit d’initié que constitue la connaissance des ordres des clients » (in Marianne n° 606, p. 69).

[4] Isaac Joshua, La grande crise du XXI° siècle, La découverte, mars 2009, p. 54, 60.

[5] Lire le très suggestif article du psychanalyste Henri Sztulman, « L’avenir d’une illusion. Dépression financière et malaise psychique », dans Le Monde du 28 février 2009.

[6] Au plan mondial les riches auraient perdu en un an 10.000 milliards de dollars, le quart de leur fortune, et les ultra riches la moitié.

[7] Exemples. Si l’on envisage de durcir les ratios réglementaires des banques, on ne va pas jusqu’à rétablir la séparation des banques commerciales et des banques d’affaires. Il n’est pas question d’interdire les hedge funds, ni même de les réglementer comme la banque, mais seulement de les obliger à donner plus d’informations aux régulateurs. Il n’est pas envisagé d’interdire les ventes à découvert (donc la spéculation à la baisse), ni la titrisation (donc le mélange des crédits). On dit vouloir superviser les agences de notation, mais elles resteront financées par leurs clients, alors qu’il faudrait en faire des agences publiques, puisqu’elles fournissent une sorte de bien public. On assure vouloir revoir les normes comptables, mais il ne s’agit que de les adapter, et ceci toujours sous la houlette d’organismes privés, fût-ce en coopération avec les régulateurs, et non d’instances publiques, alors qu’il s’agit là aussi d’un bien public. On déclare vouloir limiter la rémunérations des dirigeants, ainsi que les bonus des traders, mais on s’en remet à des codes de bonne conduite, au reste dépourvus de toute sanction. On ne touche pas aux stock-options, dont les effets pervers ont pourtant été mainte fois dénoncés, y compris par certains grands capitalistes. On se contente d’exiger un peu plus de transparence (sur leurs clients) des paradis fiscaux et réglementaires – ces créations artificielles de la haute finance et dont le nombre n’a cessé de croître  - mais il n’est pas du tout question d’interdire aux banques les transactions avec eux, ni d’y localiser des filiales. Etc.…

[8] Notamment par Jean-Luc Gréau, in L’avenir du capitalisme, Editions Gallimard, 2005.

[9] Cf. mon article « Peut-on réformer le capitalisme financiarisé ? », 2° Partie, in Utopie critique, n° 46, 4° trimestre 2008, p. 34 sq.

[10] Les nationalisations à 100% représenteraient des sommes colossales, que l’Etat serait contraint d’emprunter, au moment où son endettement a déjà atteint des niveaux inégalés.

[11] Le plan Obama va dans ce sens, quand il prévoit l’interdiction, pour les banques qui collectent des dépôts, de spéculer pour compte propre, et de posséder ou de financer des fonds d’investissement spéculatifs. Mais le secteur bancaire américain freine des quatre fers.

[12] Le lecteur en trouvera une esquisse plus détaillée dans l’un de mes Dix essais sur le socialisme du XXI° siècle (à paraître aux Editions Le temps des cerises, 2010) : « Socialisme et démocratie économique », et une présentation plus fouillée dans Le socialisme est (a)venir, tome 2, Les possibles, Editions Syllepse, 2004.

[13] Telle que, en France, l’Agence des participations de l’Etat, mais dans un esprit tout différent : alors que cette dernière a copié son rôle d’actionnaire sur celui des actionnaires privés, et a servi à préparer des privatisations, l’Agence devrait adopter des critères de gestion socialistes, notamment au niveau de la politique de dividendes.

[14] On constate notamment un regain des licences d’importation, le relèvement de certains tarifs douaniers, la multiplication des enquêtes anti-dumping.

[15] Les transactions devraient obligatoirement s’effectuer sur des marchés organisés, avec chambres de compensation et fort dépôts de marge (cf., en ce domaine comme en d’autres, les propositions de Frédéric Lordon « Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières », sur son blog du Monde diplomatique). Paul Jorion va encore plus loin : il propose d’interdire les paris relatifs à l’évolution des prix en supprimant le marché secondaire des opérations à terme et des options (cf. L’argent mode d’emploi, Fayard, 2009, p. 313).

[16] Comment faire bouger l’Union européenne sans en sortir ? J’ai proposé une stratégie unilatérale de coups de boutoir sur quelques dossiers essentiels, et susceptibles de rencontrer l’assentiment populaire dans le pays initiateur, puis dans les autres pays. Cf. mon texte « Socialisme et verrous européens » disponible dans les archives des sites Utopie critique et La sociale.